par Ermite des vagues » Dim 17 Avr 2016 15:46
Quand ils virent le cartographe, menant à vive allure son elk, se diriger vers la caserne, les soldats savaient déjà à quoi s'attendre. Si bien qu'à peine descendu de sa monture, un soldat se dépêcha de prendre les rennes de l'animal, tout en signifiant à Iorek, que Kharstak était en ce moment même dans son bureau.
La dernière fois qu'il était venu ici, il avait ramené un lémure. Là, il n'avait apporté avec lui qu'une humeur bien sombre. De la colère aussi.
Il ouvrit la porte du bureau avec fracas, surprenant presque le chef de guerre.
-Je pensais que tu les formais mieux que ça tes gars ! Ils ont laissé Toruuk se faire bouffer par des loups ? La bonne blague !
Devant le visage sombre du silencieux Kharstak, il ajouta :
-Et me sors pas des excuses comme quoi Hakan a toujours été inconscient et trop téméraire ! Et tu vas protéger de la même façon son fils ?
D'un geste rageur, il fit tomber au sol une pile de documents qui était sur le bureau. Kharstak, las, réagit enfin.
-C'était un assassinat, je crois.
Les yeux de Iorek s'écarquillèrent.
-Quoi?!?
-J'ai négligé la piste du vieux Taarlon.
Il ouvrit l'un des tiroirs de son bureau, et en sortit un parchemin qu'il tendit au cartographe.
-Tu n'es pas s'en ignorer que Taarlon était le fils d'Akyo Toornaq ? Fils posthume, puisqu'il est né quelques mois après la mort de son père, au village des Peaux Bleues. Là où l'épouse de ce tyran avait été exilé, en secret. Sans broncher, elle a accepté son sort, et son fils aussi. Si la populace les avait su vivant, les conséquences auraient pu être dramatiques, au regard des actes de son mari. Mais ces deux là ont vécu tranquillement, sous la surveillance discrète de gardes royaux. Conformément aux conditions émises par le conseil de l'époque, et malgré la réticence de Kenaï l'Ancien, la lignée Toornaq devait s'éteindre avec eux. Sauf que...
Regard encore plus surpris du cartographe.
-Me dis pas que...?
-Si. Le vieux bougre a entretenu une relation avec une femme. Et il s'est bien débrouillé pour que l'affaire reste secrète. Un petit malin celui-là. Je ne l'ai appris que par le biais d'un ancien rapport, racontant qu'une jeune femme avait quitté le village, et qu'on ne l'avait plus jamais revu. J'ai fait venir l'un des gardes royaux qui était au village des Peaux Bleues à cette époque là. Et franchement, seule sa vieillesse m'a retenu de lui flanquer une raclée. Ému par Taarlon, et son histoire, c'est lui même qui a permis à la jeune femme de quitter le village, avant que l'on remarque sa grossesse.
-Et cette femme ?
-Impossible de retrouver sa trace. Le garde royal l'avait mené jusqu'à un navire qui partait pour le Royaume de la Terre, et n'a plus eu jamais de nouvelles d'elle. Taarlon non plus apparemment.
-Mais c'est quoi le rapport avec la mort de Toruuk ? Je ne te suis pas là, fit-il, plutôt perplexe et perdu.
-Résumons. Il y a possiblement dans la nature un descendant d'Akyo Toornaq. Il y a quelques mois, Taarlon est assassiné. Presque au même moment, la princesse est enlevée. Puis, un gamin meurt. Et il y a à peine quelques jours, Toruuk Hakan, et Azlan Yulak meurent, attaqués par des loups. A ton avis, qui serait le plus enclin à désirer leur mort ?
-Tu es en train de me dire que ce ne serait qu'une histoire de vengeance ? Et pourquoi diable s'en prendre aussi à Taarlon ?
-Parce qu'il savait trop de choses. S'il a pu déjouer la surveillance et avoir dans sa poche l'un des gardes, il a très bien pu garder des contacts avec cette femme et son enfant.
Iorek n'était toujours pas le moins du monde convaincu.
-Sauf que ce sont des loups qui ont tué Hakan. Pas la main d'un homme.
-Des loups, ça s'apprivoise.
La voix du chef de guerre était froide.
-Et je suppose que tu n'as pas parlé de tes hypothèses au Conseil ?
-Trop dangereux, fit-il brièvement.
Il mentait, il avait bien évoqué le sujet avec quelqu'un. La Grande Prêtresse. Il avait entièrement confiance en elle, même s'il ne l'appréciait que peu. Et à elle, ces hypothèses avaient paru probables. Et il y avait une autre raison que le danger qui l'avait empêché d'en parler au Conseil. Il ignorait qui était le descendant de Toornaq, et si ce dernier avait infiltré le Conseil, d'une manière ou d'une autre ? Cette idée lui faisait froid dans le dos.
-Et toi, ton voyage s'est bien passé ?, continua t-il d'un ton neutre, après avoir laissé de longues secondes à Iorek pour se remettre du flot d'informations qu'il venait d'ingérer.
-Ouais, on a bien trouvé les fleurs. Et la prochaine fois que je croise Ineka, elle va m'entendre. Les esprits, ils se moquent bien de nous. Le moine qui était avec moi, il a eu une vision. De la mort d'Hakan et Yulak. Sauf que c'était trop tard pour qu'on puisse les sauver ! Ils sont inutiles ces esprits, enragea t-il.
Puis, il lâcha un « La montagne! ». Face au regard interrogateur de Kharstak, il s'expliqua, et raconta la mésaventure qu'il avait vécu avec le moine : l'avalanche, et la découverte d'un corps congelé.
-Mais mes hommes n'ont rien trouvé là bas, quand tu m'avais fait part de tes soupçons la dernière fois...
-S'il y a une taupe ici, ils ont pu ficher le camp avant l'arrivée des gardes ?
-...Et merde !
Le cartographe et le chef de guerre discutèrent encore de longues minutes, avant de se séparer. Le chef de guerre resta à la caserne, tandis que Iorek retournait vers la sortie de la cité. Si les soupçons de Kharstak était fondé, il n'avait pas la moindre envie de rester dans les parages.