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# Nahima ! #Une tête émerge d’une des maisons en bordure du village. Le visage de la femme s’illumine d’un sourire alors qu’elle repère celui qui l’a appelée.
Elle sort de la maison et s’avance de quelques pas dans la neige. Paco ne peut s’empêcher, comme à chaque jour qui passe, de la trouver belle.
Les cheveux attachés en un chignon serré, apparaissant dénuée de tout maquillage ou subterfuge pour rehausser sa beauté, sa seule présence éclaire ce début de journée au Pôle Nord et apporte un peu de chaleur bienvenue après le froid mordant de la toundra.
Il fait bon rentrer chez soi après une longue journée de pêche.
A ses côtés, Amarok traine un pan du filet chargé de poissons brillants. Soufflant sous l’effort, il peine à tenir la cadence de son père.
La perspective de rentrer chez soi les filets remplis semble lui donner des ailes. Ce n’est pas le cas de tout le monde et le jeune homme est soulagé de voir enfin son calvaire s’achever.
Paco serre sa femme dans ses bras et Amarok lâche le filet, soulagé, les mains sur les genoux et cherchant à reprendre son souffle.
# Encore un dernier effort fiston, on va porter ça à la réserve. #Dopé par la perspective d’un bon bol de soupe devant le feu et de la chaude couette en fourrure qui va avec, Amarok finit vite fait de déplacer une partie des prises du jour dans les paniers de la réserve.
Juste de quoi manger pour la journée et faire quelques trocs auprès des autres habitants pour de la viande, le gros de la pêche étant destiné au marché et à l’exportation.
Une fois les paniers chargés, le père et le fils rentrent se mettre au chaud pour quelques minutes et s’offrent un bol de soupe.
La journée ne fait que commencer, et il leur faudra encore des forces.
Une fois ce second « petit déjeuner » avalé, ils rejoignent la caravane d’elks en partance comme chaque matin pour la pêcherie, le centre névralgique des exportations.
Les caravaniers sont une petite brigade de soldats du Pôle spécialement affectés à la protection de ce type de convois, devenus très fréquents avec l’augmentation des échanges commerciaux.
On n’est jamais trop prudents quand on traverse les étendues désertiques de la toundra.
Amarok et Paco suivront comme tous les jours les chargements à pieds, guettant la moindre source d’ennuis pouvant mettre leur gagne-pain en danger.
Le trajet jusqu’à la pêcherie est suffisamment court pour ne pas être trop risqué, mais malgré tout assez long pour que chacun se perde dans ses pensées.
Le moindre bruit se répercute sur la lande glacée et risque d’attirer un visiteur indésirable, aussi le silence est il de rigueur.
Avançant un pas après l’autre, Amarok aime ce moment de solitude que lui procure la traversée du désert.
Chaque fois qu’ils se rendent à la pêcherie, il pense à la même chose.
Ces poissons qu’il pêche inlassablement jour après jour vont être vendus à un inconnu, probablement un riche négociant en provenance d’un lointain royaume outre mer.
Ces stupides poissons qu’il ne peut même plus voir en peinture vont embarquer à bord de navires gigantesques pour traverser les océans et atterrir dans des assiettes en porcelaine à l’autre bout du monde.
Ces saletés de bestioles vont parcourir de leur mort plus de paysages qu’il n’en verra jamais de son vivant. Et elles n’en profiteront même pas.
Il serre les poings dans ses moufles en fourrure d’elk et pousse un soupir.
Il a vingt ans et pour seule perspective d’autres poissons puants tous les jours pour le reste de sa vie.
La caravane arrive enfin à destination et chacun s’éparpille pour revendre ses marchandises.
Amarok s’éclipse presque immédiatement, laissant comme à chaque fois son père régler les histoires d’argent pour écouler les poissons.
Il se faufile entre les maisonnettes et va vers le port où les dockers sont déjà à pied d’œuvre pour embarquer les marchandises.
Un groupe de maitres de l’eau qui s’affairent à congeler les denrées en vue de leur long voyage capte son attention.
Il a toujours été fasciné par la grâce qui se dégage de leurs gestes précis. Un simple mouvement du poignet et une caisse entière d’éperlans se retrouve figée dans un bloc de glace épais.
Il pousse un nouveau soupir et regarde le navire lever l’ancre et mettre les voiles.
Il va s’asseoir sur le bord du quai et regarde le bateau s’éloigner dans le port et vers l’horizon.
Très rapidement, il n’est plus qu’un point à peine visible sur la ligne azurée qui marque la limite de l’univers du jeune homme.
La jambe se balançant au-dessus des flots, il se met à imaginer des paysages autrement plus marquants que ces étendues glacées qui l'ont vu naitre.
Alors qu'il voit son père en train de marchander non loin, il se fait une promesse en son for intérieur.
Celle ne pas passer à côté de sa vie en choisissant de rester ici jusqu'à en mourir. Oui, il a une bien piètre opinion du métier de ses parents alors que celui-ci lui permet d'avoir un toit et de manger à sa faim.
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Invité le Dim 17 Juin 2012 12:03, édité 1 fois.