Tahla s'empara d'un vase et le jeta par terre de toutes ses forces. Le vase était une pure merveille, la porcelaine bien que dépourvue de peintures décoratives était très fine. La beauté de cette oeuvre et le génie de l'artisan avait modelé des formes délicates dans la masse qui apparaissaient lorsqu'on l'éclairait de l'intérieur. La lumière sculptait alors des dessins exquis.
Mais hélas, il ne pouvait plus ravir l'oeil de qui que ce soit. Si ce n'est des servantes qui se précipitèrent pour en balayer les débris.
-Un autre !
-Hélas, mademoiselle, c'était le dernier.
-Et comment suis-je censée passer mes nerfs alors ? Va m'en chercher d'autres !
-C'était un présent fait à ton père par un de ses plus chers amis. J'espère au moins que cela a apaisé ta colère.
Tahla se retourna vivement et se retrouva face à elle.
-Ma tante. Que me vaut le plaisir de votre présence ?
Anora Nakaide sourit. Elle secoua légèrement la tête, faisant ainsi délicatement tinter les bijoux qui ornaient sa coiffure.
-Ma chère nièce, je viens te souhaiter la bienvenue après un si long voyage à la Citadelle.
-Je n'ai nul besoin d'être accueillie dans ma propre demeure ! JE suis la matriarche de la tribu.
Sa tante fit quelques pas et observa les restes du cadeau, à peine les traces d'une poussière blanche sur le tapis rouge qu'une servante balayait. D'un geste, elle la congédia. Puis elle fixa Tahla dans les yeux, tandis que celle-ci lui lançait son regard le plus noir.
-Non, tu ne l'es pas. Tu n'as pas l'âge requis. Encore que cela ne serait qu'un détail si tu savais te tenir en société. Tu nous as couvert de honte à la Confirmation.
-Comment osez-vous ?! C'est cet immonde cul terreux qui m'a giflé !
La tête de Tahla fut projetée sur le côté. Elle sentit peu à peu la marque brûlante des bijoux de sa tante s'imprimer sur sa joue ; ainsi qu'un goût ferreux envahir sa bouche. Elle fut tétanisée par le choc et ce qui venait de se passer.
-Si tu es une matriarche, te justifier comme une enfant pris en faute est intolérable et indigne de ton rang ! Il importe peu de savoir qui t'a giflé, bien qu'il faudra régler cette histoire ultérieurement, sois tranquille. L'important est que tu lui en as donné l'occasion. N'as-tu donc rien appris ? Les hommes ont la force et les armes, les femmes ont la parole et le charme. Et ce sont des armes bien plus efficaces que n'importe quelle épée !
Les larmes aux yeux qui cachaient mal sa fureur, Tahla ne put que se taire et l'écouter.
-Cela semble si facile à vous entendre.
-Bien au contraire. Cela demande persévérance, abnégation, adaptabilité. Alors que tu immature, colérique et pour couronner le tout... bornée.
-Si vous êtes venue pour m'humilier davantage, ce n'était pas utile de vous déplacer.
-Non, ce n'était pas le but de notre rencontre.
Elle prit délicatement le menton de sa nièce et le leva pour détailler son visage. Puis elle la relâcha.
-Les Anciens vont d'ici peu statuer sur ton sort.
-Les Anciens ?! Comment ça ?!
-Le Sage Raan Afut te l'a pourtant dit, il me semble. De toute manière, ce n'était qu'une question de temps. Surtout au regard des derniers évènements. D'ici peu, un nouveau patriarche ou une nouvelle matriarche prendra la tête de la tribu.
Tahla avait le souffle court, elle n'arrivait pas à y croire. Son univers tout entier était en train de s'effondrer. Et c'était elle qui en était la responsable.
-C'est vous... Vous qui avez oeuvré pour que le conseil me désavoue !
-Détrompe-toi, tout le mérite te revient. Ton comportement seul en est responsable. Il faut savoir assumer ses responsabilités, Tahla.
Anora lui tourna le dos puis s'en alla à pas lent, dans le tintement de ses bijoux.
-Vous êtes candidate ?
Anora n'eut qu'un sourire que sa nièce ne pouvait que deviner car elle ne se retourna pas une seule fois avant de disparaître dans un couloir.
De rage, Tahla s'empara d'une chaise et la projeta au sol, la brisant en mille morceaux.